Catherine Viollet ou « La violente discrète »

Un dossier hommage de la revue « Miroir / Miroirs » n°4 est consacré à Catherine Viollet, qui nous a quittés en septembre 2014.

 

« Ô vous les violettes ! »…
Renée Vivien

Il y a des sujets et des auteur-e-s qu’il est préférable, et qu’il était, il y a dix ou vingt ans, nécessaire, d’éviter dans le monde universitaire, au risque, pour les entêté-e-s, d’être marginalisé-e-s et d’emblée écarté-e-s de la course aux honneurs académiques. L’œuvre de Violette Leduc en est : œuvre de « bâtarde », autrement dit de marginale, de femme résolument libre confiant au lecteur et à la lectrice, par-delà toute préoccupation morale et dans l’intimité du rapport textuel, les fantasmes sexuels les plus débridés – déflorer une collégienne, être aimée comme un homosexuel, souffrir d’amour pour une hétérosexuelle, aimer un hétérosexuel comme « une mariée » bien membrée … Les romans de Violette Leduc n’ont de fait pas manqué d’effrayer l’ordre institutionnel de l’Université, de même qu’ils avaient, au moment de leur publication, agité la Maison Gallimard jusqu’à susciter la censure de Ravages en 1955.

Difficile, délicat, voire insensé était encore, au début des années 2000, le projet d’entreprendre des recherches universitaires sur l’œuvre leducienne. Les professeurs spécialistes susceptibles de les diriger manquaient. C’est à l’occasion d’une rencontre organisée autour de la publication de la correspondance de l’écrivaine, à la bien nommée Librairie Violette and Co –d’ailleurs située, dans le 11e arrondissement de Paris, non loin du « réduit »  où Violette Leduc vécut –, que je rencontrai Catherine Viollet. Pour la première fois, un membre titulaire du monde de la Recherche parlait avec passion de l’écriture de Violette Leduc. Davantage, pour la première fois, un chercheur invitait à travailler sur son œuvre. Répondant aussitôt à l’appel, je pris contact avec Catherine qui me parla des manuscrits de La Chasse à l’amour  qu’elle avait le projet d’étudier. Le groupe « Violette Leduc » fut créé à l’ITEM  quelques années plus tard.

Catherine Viollet travaillait au sein de l’équipe « Genèse et Autobiographie » (ITEM) depuis sa fondation en 1995 par Philippe Lejeune. Elle y avait développé, notamment via le séminaire mensuel qu’elle animait, ainsi qu’à travers un grand nombre de publications , une réflexion pionnière et courageuse sur l’approche génétique du sujet de l’écriture et de l’inscription du genre dans les manuscrits. Ses auteurs de prédilection étaient Marcel Proust et Violette Leduc ; elle s’intéressait aussi, entre autres écrivain-e-s, à Christiane Rochefort et, en germaniste qu’elle était, à Ingeborg Bachmann et à Christa Wolf. La mémoire familiale et les journaux personnels, dernièrement les journaux russes francophones qu’elle explorait avec Elena Gretchanaia, faisaient également partie de son corpus.

Il fallait du courage en effet pour introduire des auteurs féminins et une perspective de genre dans un milieu aussi masculin et normé qu’est celui de la Recherche, occupé pour ce qui est de l’ITEM pour 98 à 99 % de textes hétérocentrés écrits par des hommes . Le groupe « Violette Leduc » faisait doublement exception : parce qu’il était consacré à une femme d’abord, et parce que cette femme n’était ni George Sand ni Colette ensuite, mais une écrivaine ignorée des programmes scolaires et universitaires, que les collègues normaliens de Catherine confondaient avec l’architecte Viollet-Le-Duc .
Lorsqu’elle organisait des rencontres et des débats, Catherine Viollet veillait toujours à ce que « les mecs », comme elle disait, ne monopolisent pas la parole. Extrêmement vigilante, sur le qui-vive concernant les questions de genre, qu’il s’agisse de l’appropriation du discours par les hommes, ou des propos sexistes ou discriminatoires tenus envers les femmes et les lesbiennes, elle ne faisait cependant pas d’éclat. Féministe discrète et têtue, elle œuvrait en résistante. Telles Les Guérillères de Monique Wittig , elle faisait la révolution dans le retrait de la lecture et de l’écriture. Poser des « questions de sexe, questions de genre »  dans le cadre de son séminaire de la rue d’Ulm, créer un groupe « Violette Leduc » à l’ITEM, constituaient en soi une bombe.

Discrète, Catherine Viollet l’était aussi dans les réunions avec les collègues proches avec lesquel-le-s elle partageait des projets de recherche et de publication. Malgré sa grande expérience et son impressionnante bibliographie, elle apparaissait presque effacée, attentive, d’une rare humilité. Elle prenait note de toutes les propositions qui étaient faites, sans jamais juger, accueillait chaque initiative avec chaleur et un intérêt sincère. Et ce faisant, modestement mais sûrement, elle savait exiger de tous et toutes la rigueur, le souci de l’exactitude, l’acharnement dans la recherche qui caractérisaient ses travaux.

Son dernier travail d’édition témoigne de la patience et de la précision qui étaient les siennes dans l’étude génétique. Je veux parler du texte inédit de Violette Leduc qu’elle a publié en 2014 aux éditions du Chemin de fer sous le titre La main dans le sac. « Véritable initiation érotique de la narratrice adolescente » , l’épisode, qui selon les dires de l’écrivaine constitua l’un des événements les plus marquants de sa vie, faisait probablement partie des pages censurées de Ravages mises à l’écart de l’édition finale. Soucieuse de transparence dans la recherche, et généreuse dans la transmission, Catherine Viollet livre plusieurs versions du manuscrit. Elle laisse au lecteur et à la lectrice le loisir de les découvrir par eux-mêmes, puis en propose une interprétation dans une postface exigeante d’une grande sensibilité littéraire.
Il faut souligner la chance que représente l’approche génétique pour le chercheur en littérature. Entrer en contact avec les manuscrits de l’écrivain apporte une connaissance intime de l’œuvre qui reste inaccessible au lecteur et à la lectrice de l’ouvrage publié. Suivre les hésitations, ratures, questionnements de la main en travail est une expérience organique et intense.

C’est cette chance que Catherine Viollet a mise à la disposition du groupe « Violette Leduc » . S’est entreprise grâce à elle une recherche passionnante sur l’écriture et l’édition de La Chasse à l’amour à laquelle chacune consacrait volontiers, en « bénévoles » de la recherche, quelques heures grappillées sur des semaines par ailleurs chargées.

La paronomase qui lie « Viollet » et « Violette » m’a toujours semblé crypter un cheminement secret, indiquer une trajectoire obstinée et farouche : celle des violentes discrètes. Renée Vivien, traductrice de Sapho, ne vouait-elle pas un culte à la violette ? « Ô vous les violettes ! » … Que sous une « pluie de violette à odeur de lilas » , absente de tous bouquets, Catherine repose désormais.

« Je vis un tombeau sans fleurs dans un cimetière où s’épanouissaient toutes les fleurs du regret et du souvenir, – les roses pâles comme la souffrance, les pensées sombres comme le remords et les violettes tristes comme le rêve » …

Anaïs Frantz

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